Tout le monde parle du sucre

Au début du mois de mars, l’OMS a publié de nouvelles recommandations relatives à la consommation de sucre. Nous avons demandé au docteur Nita Forouhi, de l’Unité d’épidémiologie de la School of Clinical Medicine de l’Université de Cambridge, si ces recommandations ne viennent pas trop tard et quel pourrait être leur impact sur la prévalence du diabète.

Selon la BBC, vous avez déclaré que les recommandations de l’OMS sont « ambitieuses et riches en défis ». Pouvez-vous nous en dire plus ? Quels sont les principaux défis ? Ces recommandations sont-elles réalistes ?
Les recommandations de l’OMS tombent à point nommé parmi les preuves sans cesse plus nombreuses des effets indésirables possibles de la consommation de « sucres libres » sur la santé. C’est en effet une très bonne chose que l’OMS ait formulé deux recommandations majeures : (1) l’apport de « sucres libres » doit être réduit tout au long de la vie et (2) la consommation de « sucres libres » ne doit pas excéder 10 % de l’apport énergétique total. Ces recommandations reposent sur l’ensemble des preuves relatives à la relation entre la consommation de « sucres libres », d’une part, et le poids corporel et les caries dentaires, d’autre part.

 
Les principaux intervenants doivent collaborer à l’échelle internationale, afin de traduire les recommandations en solutions pratiques permettant de réduire la consommation de « sucres libres » dans le monde entier.
 

En outre, l’OMS a formulé une recommandation conditionnelle (subordonnée à la consultation publique qui se terminera le 31 mars 2014 et à la délibération de l’OMS) suggérant qu’une réduction de l’apport de « sucres libres » sous 5 % de l’énergie totale possède des avantages supplémentaires. Cet objectif est ambitieux, au sens positif, en particulier parce que plus la consommation est réduite, plus le risque de caries dentaires tout au long de la vie est lui aussi réduit. Toutefois, il pose aussi des défis, pour les raisons suivantes :

  • Revoir à la baisse une recommandation alimentaire n’entraîne pas automatiquement une modification de la consommation réelle, laquelle dépend de la manière dont les personnes modifient leurs comportements alimentaires et de la mesure dans laquelle les aliments et boissons disponibles les aident à atteindre ces objectifs ;
  • Modifier les habitudes de consommation de la population est une tâche difficile. La consommation moyenne actuelle de « sucres libres », par exemple, excède 10 % de l’apport énergétique total dans toutes les catégories d’âge au Royaume-Uni (elle dépasse même 15 % parmi les 11-18 ans). La directive de 10 % équivaut à 200 kcal d’un régime classique de 2000 kcal/jour. La réduire de moitié signifie passer à 100 kcal provenant de sucres par jour ;
  • Il est facile de consommer trop de sucres sans s’en rendre compte, car des sucres ajoutés et cachés sont présents dans les aliments et boissons de notre environnement alimentaire édulcoré. Cette recommandation est difficile à respecter, même si nous admettons son bien-fondé. Par exemple, la simple consommation d’un verre de jus de fruits ou d’une canette de soda nous entraîne au-delà de l’objectif de 5 % ;
  • Nous devons fournir des informations sur des aliments sains de substitution aux aliments et boissons riches en « sucres libres ».

Il existe de nombreuses solutions. Une approche en trois volets (personnes, produits, lieux) sera utile.

  • Les personnes doivent recevoir plus d’informations et être davantage éduquées à la santé. Nous devons fournir des informations claires sur la terminologie : que sont les « sucres libres » et quels aliments et boissons n’en contiennent pas ? Cette éducation est nécessaire afin que les personnes sachent qu’elles doivent s’efforcer de ne consommer des aliments et boissons sucrés que de manière occasionnelle et non quotidienne. Les gens doivent aussi être conscients du fait que les principales sources de « sucres libres » sont les boissons sucrées (y compris les jus de fruits), le sucre, les confitures, les bonbons et les pâtisseries. Des informations sur les alternatives saines sont également nécessaires.
  • Les produits doivent contenir peu de sucres ajoutés et cachés – notre environnement alimentaire entier est édulcoré. Il est indispensable que la quantité de « sucres libres » soit indiquée de manière claire sur la face avant de l’emballage. Parallèlement, les industries agroalimentaires doivent revoir la composition de leurs produits afin qu’ils contiennent moins de « sucres libres ». Une autre solution consiste à revoir le conditionnement des produits, par exemple remplacer les grandes cannettes ou bouteilles de boissons sucrées par de plus petites portions. Des mesures d’incitation (produits plus sains à prix réduit) et de découragement (taxe éventuelle sur les produits à forte teneur en sucres) devraient également être envisagées.
  • Les lieux qui vendent des aliments et des boissons doivent proposer aux consommateurs des versions pauvres en sucre ou sans sucre des produits ainsi que des produits plus sains. Les entreprises agroalimentaires et les supermarchés ou les autres points de vente ont un rôle majeur à jouer à cet égard. Les distributeurs automatiques et les cantines scolaires sont d’autres cibles évidentes de cet objectif. Enfin, dans les restaurants, les magasins de plats à emporter et les cinémas, des améliorations peuvent être apportées à l’étiquetage, au contrôle des portions et au choix disponible.

L’OMS a-t-elle attendu trop longtemps pour modifier ses recommandations relatives au sucre, selon vous ? Un activiste britannique a parlé de « tragédie ».
Les recommandations arrivent à point nommé et sont les bienvenues. Compte tenu des défis et des opportunités, l’accent doit être mis sur les implications dans la pratique de la mise en œuvre du nouvel objectif, pour les personnes et pour toutes les organisations dans le secteur de l’agroalimentaire, de l’approvisionnement, de la vente, de la sécurité et de la santé. Les principaux intervenants doivent collaborer à l’échelle internationale, afin de traduire les recommandations en solutions pratiques permettant de réduire la consommation de « sucres libres » dans le monde entier.

Le lien entre la consommation de sucre et le risque de développer le diabète de type 2 est-il clair ?
Le lien entre la consommation de sucre proprement dite et le risque de développer le diabète de type 2 n’est pas établi de manière claire. En fait, le rapport de l’OMS concerne uniquement des associations avec le poids corporel et les caries dentaires, pas avec les maladies cardiométaboliques.

Toutefois, il existe de nombreuses preuves crédibles d’une association entre la consommation de boissons édulcorées (qui représentent une large part de l’apport en sucres) et l’augmentation du risque de diabète de type 2. Ces preuves sont solides et incluent une méta-analyse publiée de neuf études. Des preuves issues de l’étude EPIC (European Prospective Investigation into Cancer)-InterAct, financée par l’Union européenne et réalisée dans huit pays européens, sont également disponibles. L’étude EPIC-InterAct (environ 12 000 cas d’apparition du diabète parmi une cohorte de près de 4 millions de personnes-années de suivi) a mis en évidence une association positive entre la consommation habituelle de boissons édulcorées et le risque d’apparition du diabète. Cette association était indépendante de plusieurs facteurs importants tels que l’âge, le sexe, l’indice de masse corporelle (marqueur de l’obésité), le mode de vie (tabagisme, consommation d’alcool, activité physique…), les facteurs sociaux (éducation, par exemple), les facteurs alimentaires et l’apport énergétique total. Les boissons édulcorées contribueraient à l’augmentation du risque de diabète de type 2 en favorisant l’adiposité, mais aussi de manière indépendante par l’effet sur la glycémie de la consommation de grandes quantités de sucres à assimilation rapide. D’autres mécanismes d’association ont également été proposés, tels que la création de conditions favorables aux processus inflammatoires dans l’organisme.

Les preuves en faveur de l’augmentation du risque de diabète de type 2 reposent sur des données épidémiologiques observationnelles. Selon certaines critiques, elles ne seraient pas optimales et des preuves provenant d’essais cliniques seraient nécessaires car les preuves observationnelles possèdent des limites ne permettant pas d’établir une relation de cause à effet. Toutefois, nous devons accepter qu’en ce qui concerne les facteurs alimentaires (contrairement aux produits pharmaceutiques) et les maladies chroniques, des preuves issues d’essais cliniques ne peuvent généralement pas être obtenues, pour des raisons logistiques, et que dans le cas des boissons édulcorées, elles sont probablement contraires à l’éthique, au vu des connaissances actuelles.

En résumé, les preuves observationnelles de qualité dont nous disposons nous permettent d’avancer que la consommation de boissons édulcorées a un impact négatif sur le risque de diabète de type 2. Les boissons édulcorées représentent une part considérable de l’apport total de « sucres libres » et sont un « gain rapide » en ce qui concerne la réduction de la consommation de sucres.

Quel pourrait être l’impact sur la prévalence du diabète dans le monde si les recommandations de l’OMS relatives à la consommation de sucre étaient adoptées par les gouvernements ? Quelles pourraient être les conséquences pour les systèmes de soins de santé et pour les personnes atteintes de la maladie ou exposées au risque de la développer ?
Potentiellement, la diminution de la consommation de sucre serait une situation « gagnant-gagnant », car elle posséderait de nombreux avantages pour la santé, notamment la prévention et la réduction des caries dentaires, le recul de l’obésité, la prévention de la prise de poids, la contribution à la prévention du diabète de type 2 et, probablement, un impact positif sur l’insuffisance coronaire. Des études de simulation et de modélisation sont nécessaires afin de fournir des preuves, mais nous supposons que les avantages pour le diabète se situeraient au niveau à la fois de sa prévention et de sa meilleure maîtrise parmi les personnes déjà atteintes de cette maladie, ce qui aurait des répercussions positives sur la réduction du poids supporté par les systèmes de soins de santé déjà surchargés.

Toutefois, tenir compte uniquement du sucre est réducteur. La diminution de la consommation de sucre est un enjeu important, mais nous devons la replacer dans un contexte où elle est un élément du risque global d’apparition du diabète de type 2. Le vieillissement, les antécédents familiaux, l’ethnie, le poids corporel, l’obésité, l’activité physique, les facteurs socio-économiques et l’alimentation en général sont autant de facteurs qui influencent le risque d’apparition du diabète.

Pour que la consommation de « sucres libres » diminue parmi la population, des efforts concertés sont nécessaires de la part de tous, y compris des personnes (consommateurs), de l’industrie agroalimentaire et d’autres acteurs du secteur de la vente de produits alimentaires (aliments et boissons), mais aussi des décideurs politiques et des gouvernements (accords avec le secteur de l’alimentation et des boissons, législation). Au niveau des consommateurs, une meilleure information, une éducation et des actions personnelles en vue de modifier les habitudes alimentaires devront accompagner la réduction des sucres dans l’environnement alimentaire, car à l’heure actuelle, cet environnement dans son ensemble est édulcoré et contient de nombreux sucres ajoutés et cachés ainsi que, en ce qui concerne certains produits, une grande quantité de sucres naturels « libres ». Des informations claires et aisément compréhensibles, des accords avec l’industrie alimentaire, des mesures d’encouragement et de découragement par le biais de la loi, le cas échéant, sont autant de stratégies qui contribueront à la réalisation des objectifs visant une alimentation plus saine.